Catégorie : Blog

Une anthropologie de la peau : le sens du contact

Par David Le Breton (Professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg, membre de l’Institut Universitaire de France et membre de l’Institut des Études Avancées de l’université de Strasbourg).

David LE BRETON : “La peau est une métaphore de la relation à autrui, elle mesure en effet la qualité de contact. Elle est le lieu de l’interface avec autrui. Elle enclot le corps, les limites de soi, établit la frontière entre le dedans et le dehors de manière vivante, poreuse, car elle est aussi ouverture au monde, mémoire vive.  Le toucher n’est jamais un pur toucher mais un affleurement de l’histoire intime de la personne approchée. Le contact peau à peau donne un répit à la souffrance, un appui éventuel pour la repousser. L’individu déchiré trouve des bras pour favoriser son abandon et conjurer le sentiment de chute dans le vide éprouvé alors. Une telle qualité de présence permet au sujet en souffrance de se construire une enveloppe rassurante dans le prolongement du corps d’autrui.”

Mai 2020 / 55mn

« Proches », une histoire du toucher

France Culture : Émission Le Cours de l’histoire par Xavier Mauduit

51mn

https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-lhistoire/proches-une-histoire-du-toucher

« Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau », écrit Paul Valéry et pour cause : être touché est nécessaire à notre bon développement et toucher est essentiel à notre survie. Entre tabou et volupté, rejoignez-nous pour l’exploration tactile d’une histoire sensible et sensuelle.

« Jamais nous n’aurions imaginé connaître une telle situation : la distanciation sociale, un monde dans lequel il est impératif d’éviter les contacts. La bise, la poignée de main, la caresse véhiculent une menace virale : il ne faut pas toucher la barre du métro ; il ne faut pas toucher la poignée du caddie. Toucher, c’est entrer en contact avec quelque chose ou quelqu’un, parfois soi-même. Une histoire du toucher est possible et nous en visons un épisode dramatique. Est-il possible de vivre dans un monde sans se toucher, au moins se frôler, sous peine de toucher le fond ? »  Xavier Mauduit

En cette période de crise sanitaire qui nous éloigne durablement du corps des autres, la Nuit des idées consacre sa 6e édition au thème “Proches”. L’occasion de s’interroger sur notre rapport individuel et collectif à la sensibilité durement affecté par la distance physique. Entre frôlements, caresses, chastes tâtonnements et baisers sacrés, le vaste spectre du toucher enrichit une histoire sensible du corps qui continue de s’écrire.
Peut-on faire une histoire de la caresse ? Comment ont évolué la perception et la place du toucher dans nos sociétés ? Et sommes-nous en train de vivre un basculement dans l’histoire du contact physique ?

Avec Anne Vincent-Buffault, historienne des sensibilités, chercheuse associée au Laboratoire de changement social et politique de l’Université de Paris. Elle est notamment autrice d’une Histoire des larmes : XVIIIe-XIXe siècles (Payot, 2001) et d’une Histoire sensible du toucher (L’Harmattan, 2017).

Et Bénédicte Hamon, conservatrice à la BnF, chargée de collection en sciences religieuses. Elle est l’autrice d’une série d’articles sur le blog Gallica intitulée “Le spiritisme au prisme du toucher”.

Il semblerait que le toucher ait perdu de l’importance à partir de la Renaissance parce que la vue a été prédominante. Suivant les époques il y a des fluctuations avec des retours comme au XVIIIe siècle où l’on s’intéresse aux sens car c’est grâce à eux que nous avons un rapport avec le monde et, on pense que nos idées viennent de nos sens. Au XIXe siècle, la peau est considérée comme un organe très périphérique, tout est basé sur les lobes cérébraux et il y a une hiérarchie des sens qui est très établie avec l’idée que la vue est plus importante. Avec la montée de l’hygiénisme on essaie de séparer ce qui est de l’ordre du pur et de l’impur, ce qui est contaminant et ce qui ne l’est pas. Anne Vincent-Buffault

Au XIXe, les médecins touchent, tâtent, il y a cette idée qu’il faut expérimenter, mesurer, on a un rapport au corps un peu différent car avant on avait des examens plutôt visuels. Dans ces textes, les médiums sont touchés, parfois ils sont même ligotés pour éviter qu’il y ait des supercheries, qu’ils s’échappent, qu’ils se déguisent en fantôme. Il y a tout plein de protocoles quasiment scientifiques. Bénédicte Hamon

Sons diffusés :

  • Archive – 2014 – France culture – Extrait de l’émission Les Regardeurs – La tapisserie de La Dame à la licorne.
  • Archive – 11/02/1948 – Extrait de l’émission Heure de culture française – Séminaire du philosophe Étienne Souriau.
  • Archive – 24/03/1962 – La Gazette des français – Le médecin du roi (1650), comment emmailloter les enfants.
  • Archive – 30/01/1956 – Extrait du séminaire d’André Maurois, L’Homme et la machine.
  • Archive – JT de 20H – La tombe d’Allan Kardec au cimetière du Père-Lachaise.
  • Extrait du film Fantômas réalisé par André Hunebelle (1964).
  • Extrait du film Le Bossu réalisé par André Hunebelle avec Jean Marais (1959).
  • Oldelaf – Les mains froides.

Le massage en réseau de soins palliatifs

Carine BLANCHON 

Au quotidien, l’infirmière développe une posture professionnelle pour aller à la rencontre de la personne soignée. En collaboration avec l’aide-soignante, elle met en œuvre des pratiques psychocorporelles comme le toucher relationnel et le massage, qui améliorent le bien-être notamment dans le cadre de soins palliatifs à domicile. Cet article fait partie du dossier de la revue Soins n°787 (juillet/août 2014) consacré aux pratiques psychocorporelles.

“Massage”, un mot commun teinté de représentations, tantôt synonyme de bien-être, de plaisir, tantôt inquiétant par le geste, le contact qu’il suppose, la sensualité qu’il pourrait laisser entrevoir. Infirmières, aides-soignantes ne peuvent travailler sans toucher l’autre et sans être touchées : 85 % de leurs actes de soins passent par le toucher 1,2. Et pourtant, il existe peu ou pas d’interrogation autour de ce sens particulier, premier à apparaître et dernier à subsister. Être touché, quel sens cela prend-il pour les patients dans la situation singulière qui est la leur ? Quel sens et quelle place lui donnent les soignants dans leur prise en soins mais aussi pour eux-mêmes ? Peut-on parler de massages et leur laisser une place dans les soins si notre façon de toucher et d’être touché en tant que soignant n’est pas interrogée 3,4 ? Le massage a-t-il sa place dans le cadre des compétences des infirmières et dans le travail quotidien des aides-soignantes, ou est-il réservé aux kinésithérapeutes et aux psychomotriciens ? Autant de questions qui se posent sur le toucher, qui est avant tout un média relationnel.

L’art du toucher

Delphine Audouin

Dans Spirale 2019/1 (N° 89), pages 77 à 84

 

« Dans un grain de sable voir un monde, et dans une fleur des champs le paradis, faire tenir l’infini dans la paume de la main, et l’éternité dans une heure. »
William Blake (1803)
« Le toucher est le plus démystificateur de tous les sens, à la différence de la vue, qui est le plus magique. »
Roland Barthes (1954)

 

De la nécessité du sens du toucher

Le premier sens de la vie

Le sens du toucher est notre premier accès à la communication avec le monde qui nous entoure, et le dernier à demeurer en fin de vie. Le toucher est le premier sens qui se développe in utero, notamment parce que la peau est notre plus grand organe. Il détient la primeur à tous les stades de la vie, et tout spécialement pour le nouveau-né dans la découverte de son nouvel environnement.

Pendant les neuf mois de gestation, l’haptonomie peut permettre aux futurs parents d’entrer en relation avec leur bébé en touchant le ventre de la mère. Un lien par le toucher s’établit déjà, permettant notamment au père ou à l’autre parent de s’investir dans l’accueil dans la vie de cet enfant à naître. Pendant l’accouchement, le bébé vit les contractions utérines comme autant de stimulations qui, au-delà de leur fonction vitale, activent ses systèmes vitaux et assurent un fonctionnement postnatal. Dès lors, le bébé découvre, apprécie et examine la peau de sa mère, de ses parents, avec ses lèvres, avec ses mains, lors des soins qui lui sont apportés : allaitement, toilettes, massages… Il appréhende petit à petit son schéma corporel, développe sa sensorialité, et se prépare à devenir un être plus ou moins tendre, ayant plus ou moins le sens du contact, selon la qualité et la bienveillance des soins qu’il aura reçus avec amour. Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste, a mis en exergue le rôle contenant de la mère : il théorise le concept de holding comme besoin vital du bébé, au même titre que les besoins primaires, d’être soutenu, contenu, tenu, pas seulement psychiquement mais aussi physiquement. Ashley Montagu, célèbre anthropologue, disait aussi que « les humains ne peuvent survivre sans le toucher, c’est un besoin fondamental » (Montagu, 2014).

Les bénéfices du Toucher-Massage© : lien avec la spiritualité

Catherine Bollondi-Pauly, Monique Boegli

Dans Revue internationale de soins palliatifs 2016/4 (Vol. 31), pages 157 à 162

 

Introduction

Les personnes qui vivent une maladie chronique et particulièrement une maladie grave évolutive expérimentent des changements sur un plan physique, psychologique, social et spirituel tout au long de leur trajectoire de la maladie. L’hospitalisation peut représenter un moment de perturbation aiguë de l’état de santé et de crise avec un impact sur le bienêtre des personnes. Ces expériences souvent éprouvantes peuvent concerner de nombreuses personnes dans les hôpitaux.

Les soins infirmiers s’intéressent à l’expérience de santé des personnes afin d’améliorer la qualité de vie de celles-ci. L’infirmière dans la spécificité de sa relation avec la personne, accompagne, soutient la personne ou la famille lors d’expérience de santé ou de transition de vie [1]. Elle propose et coordonne les ressources de l’équipe interdisciplinaires pour proposer un plan de soins adapté aux situations singulières des personnes. Différentes pratiques psychocorporelles peuvent être proposées par les soignants dans les unités de soins afin d’améliorer le confort et procurer de la détente aux personnes hospitalisées. Le toucher-massage© (TM) est l’une de ces approches qui peut être dispensée dans le quotidien des soins s’agissant d’un toucher, enchaînement de gestes sur tout ou une partie du corps dans une intention favorisant le bien-être. Il se distingue des techniques habituelles de massage qui insistent sur les manœuvres, trajets bien précis pour privilégier la relation par le toucher. La manière de poser les mains prime sur la technique, ainsi l’intentionnalité du geste est au premier plan [2].

De nombreuses études mettent en évidence les effets bénéfiques des pratiques psychocorporelles, comme celle de toucher-massage© sur le plan du soulagement de symptômes. Des bénéfices peuvent être perçus en termes de diminution de l’intensité des symptômes physiques tels que la douleur, les nausées ou la fatigue, mais également psychologiques tels que la dépression ou l’anxiété chez des patients souffrant de cancer [3, 5]. Une amélioration des symptômes est décrite également chez la personne âgée [6] et chez les patients hospitalisés en situation palliative ou de douleur chronique [7]. Cependant peu d’études se sont intéressées aux effets des massages sur le bien-être des patients dans une dimension plus large comme celle du bien-être spirituel.

Le présent article a pour but d’explorer l’influence du toucher-massage sur le bien-être spirituel des personnes hospitalisées qui vivent une maladie chronique en présence de douleur et/ou en situation palliative. Dans un premier temps une recension des écrits a été effectuée qui a permis d’identifier une description du concept de la spiritualité ainsi que de la théorie de l’autotranscendance.

La somatothérapie et la gestion des émotions

Parlons de La Somatothérapie un accompagnement thérapeutique par la parole et le « toucher » : les tensions, les émotions et les frustrations de la vie quotidienne à l’origine de quantités d’excitations internes et externes débordantes pour le psychisme génèrent un déséquilibre entre les différentes fonctions de l’organisme en passant de la sphère psychique à la sphère somatique obligeant le système immunitaire et les glandes endocrines à s’adapter pour trouver un nouvel équilibre. D’où l’interêt d’un dialogue « corps-psyché »

Christine Follain

 

18/09/2020

 

1h08mn

Le futur du toucher et du langage corporel

Avec les mesures de distanciation nécessaires en période d’épidémie de Covid19, il est fort possible que nous assistions à la disparition de la bise. Comment évoluent nos contacts corporels en temps de confinement ?

Nous en parlons avec Bernard Andrieu, philosophe du corps.
Avec la distanciation sociale et le fait de ne plus avoir de rencontres physiques les uns avec les autres, le confinement transforme toute la relation que nous avons à ce que Bernard Andrieu appelle notre corps vivant, et au corps de l’autre. Plus de serrage de mains, ni de bises…Ces mesures d’hygiénisme social nous ont fait basculer notre époque dans l’haptophobie. Quelles conséquences à long terme ?

Bernard Andrieu Philosophe du corps

Mathieu Vidard Producteur

Mercredi 29 avril 2020 par Mathieu Vidard « Le virus au carré «

15mn

Le toucher en temps de Covid-19

Le nouveau coronavirus a imposé de la distance entre les personnes. S’embrasser, s’étreindre, se serrer la main est toujours déconseillé, la pandémie étant loin d’être terminée. Quelles conséquences a ce manque de contacts physiques ? Analyse avec deux spécialistes du sujet.

Garder une certaine distance les uns avec les autres est parmi les principaux gestes barrières qui nous sont imposés. Impossible, si nous les respectons, d’embrasser ses proches ou de les étreindre, même après plusieurs semaines confinées, sauf à être sûr qu’ils ne sont pas malades. Pourtant, dès son plus jeune âge, l’humain a besoin de toucher et d’être touché. Quelles conséquences peut avoir ce manque de contacts physiques qui pourrait encore durer plusieurs mois ? Pourquoi le toucher est-il (si) important dans nos vies ? Entretiens croisés avec deux spécialistes du toucher : Anne Vincent-Buffault, historienne des sensibilités et autrice de l’ouvrage Histoire sensible du toucher (L’Harmattan) et Jacques Fischer-Lokou, professeur des universités en psychologie sociale à l’université Bretagne-Sud.

Le toucher, un sens aux multiples avatars

Josy-Jeanne Ghedighian-Courier

Dans Cahiers jungiens de psychanalyse 2006/2 (n° 118), pages 17 à 28

À l’origine était le tact, il désignait ce que nous appelons aujourd’hui le toucher. Cette mésaventure sémantique illustre le sort particulier qu’a connu, et connaît encore, le sens du toucher. Le vocabulaire lui conteste l’intelligence et la subtilité qui lui avaient été attribuées d’office, pour le diversifier en une pléthore d’expressions familières, artistiques, triviales ou sexuelles. Ainsi, certains préfèrent toucher leur bille plutôt que jouer à touche-pipi, pendant que le peintre s’essaie à déposer la touche de lumière qui illumine ce qu’il réalise. La pluralité des mots ne fait que refléter l’extrême ambivalence, voire la peur des sociétés, des religions et des cultures à l’égard du toucher et surtout vis-à-vis des gestes et des situations qu’il suscite. Cela lui a valu d’être soigneusement codé, encadré et ritualisé. D’où vient que celui qui n’est, après tout, que l’un de nos cinq sens, le premier à se développer vers la huitième semaine de la vie fœtale, connaisse un statut aussi particulier ? Est-ce parce que le toucher ne se produit jamais de manière isolée ?

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