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De ce qui nous touche

Conférence de Corinna Coulmas,

Philosophe, Historienne des religions et Sociologue, Paris.

Bonjour Mesdames, bonjour Messieurs,

Dans le cadre de cette journée consacrée au sens du toucher, je voudrais réfléchir avec vous sur ce qui nous touche, dans tous les sens du terme, pour déterminer ce que c’est que le toucher : ce qu’il est ici et ailleurs, comment il change de forme et de signification dans le temps et dans l’espace, comment il agit. C’est là un immense sujet, et je ne prétends pas pouvoir l’embrasser dans cette conférence. Mais j’aimerais donner quelques impulsions à la discussion et l’ouvrir à des thèses qui me tiennent à cœur. Comme il se doit pour un tel sujet, nous avancerons à tâtons.

Cela me touche beaucoup,  disons-nous à propos d’un geste attentionné, d’une belle musique, d’une œuvre d’art ou d’un paysage. En le disant, nous sommes convaincus de nous exprimer par un sens figuré, d’utiliser une métaphore si évidente qu’elle peut paraître banale. Nous croyons par ailleurs connaitre la manière dont cette métaphore fonctionne. Le sens premier est concret. Je – un corps sensible – suis touché de façon douce ou dure par un autre corps ou par un objet, par quelque chose qui, comme moi, occupe une étendue, une portion déterminable dans l’espace. Le sens figuré transposerait dans le domaine abstrait cette expérience physique, palpable. La sensation tactile (sens premier) renverrait ainsi au sentiment d’être affecté par quelque chose (la métaphore).

Mais est-ce vraiment si sûr qu’il en est ainsi ? Et si le sens abstrait de notre proposition Cela me touche n’était justement pas une métaphore, c’est-à-dire un transfert dans un autre ordre, mais une variante d’un même phénomène qui a lieu dans des sphères différentes ?

Pour mieux cerner le problème, examinons l’exemple suivant : il nous est déjà arrivé à nous tous de nous retourner subrepticement parce que nous sentons quelque chose dans le dos – pour constater que quelqu’un est en train de nous regarder. Son regard nous a touché et nous y avons réagi en nous retournant. S’agit-il d’une métaphore ou d’un sens direct ?

Si nous éprouvons quelque difficulté à répondre à cette question, cela tient au fait que dans notre civilisation, nous avons l’habitude d’associer le toucher exclusivement au domaine matériel et physique. Dire qu’un regard nous touche n’a donc pas de sens, sauf si la phrase est comprise métaphoriquement. Or, il se trouve que le regard en question, qui appartient peut-être à quelqu’un que nous ne connaissons même pas, ne nous a pas touchés émotionnellement, mais de façon tout à fait directe, dans notre corps.

Retrouvons le plus doux des sens: Le toucher !

<< Quand je masse un corps, je ressens ce qu’il ressent. Je sais s’il est détendu, heureux de ce que je lui fais, ou s’il lui reste des réticences, des douleurs, des pudeurs. Et je peux affirmer que, de son côté, le patient perçoit mon désir de le masser, ou ma lassitude parfois. >>

Hervé Cochet est un professionnel du toucher. A double titre. Kinésithérapeute et aveugle depuis l’âge de 25 ans, il aime ce métier mettant en œuvre celui de ses sens qui, plus que les autres, lui permet d’être heureux. « On ne se trompe jamais sur un message envoyé par le toucher », assure-t-il. Ses mains sont devenues ses yeux ; sa peau, une fenêtre sur le monde. La peau, « ce qu’il y a de plus profond chez l’homme », écrivait Paul Valéry dans « L’Idée fixe ».

Lieu de toutes les sensations, réceptacle des caresses et de l’amour, vulnérable à la douleur, vectrice de la découverte du monde, la peau est l’organe du toucher, notre sens le plus affiné. D’ailleurs, les mots ne manquent pas : câliner, chatouiller, effleurer, presser, palper, frapper, frôler, frotter, tripoter, embrasser…

Aucun animal n’atteint la qualité et la précision perceptive de notre toucher. Lorsqu’il y a plus de deux millions d’années, l’homme s’est dressé sur ses deux jambes, il a libéré ses mains qui sont alors entrées en contact direct avec la matière. Aujourd’hui, évolution oblige, nos récepteurs sensoriels se concentrent 10 à 20 fois plus dans les mains que sur le reste du corps : on compte jusqu’à 2000 terminaisons nerveuses par millimètre carré au niveau de la pulpe des doigts.

« On touche avec les yeux ! » assène-t-on pourtant à nos enfants. Quelle frustration, alors que le toucher reste si longtemps notre principal mode d’accès au monde ! Fasciné, Paul observe régulièrement son petit Théo de 18 mois : « Je le vois s’approcher des objets, les manipuler doucement, les porter à sa bouche, s’extasie ce jeune papa de 28 ans. Et quand il a compris qu’il n’y a pas de danger, il s’en donne à cœur joie : il les écrase, les lèche, les mord… En fait, il fait connaissance avec eux. » C’est grâce à la mémoire de la peau que, plus tard, la vue nous suffira à reconnaître les matières. Mais Paul va plus loin. Pour lui, « faire connaissance » avec son enfant passe, de la même façon, par le contact physique : « Quand je le change, je le caresse et je le masse. Il adore ça ! Depuis sa naissance, c’est ce qui m’a permis d’entrer en intimité avec lui et de rattraper le fait que je ne l’ai pas porté dans mon ventre. »

Le toucher de l’autre en souffrance

DAVID LE BRETON « Cultures et Sociétés en Europe » (UMR du CNRS n° 7043) Faculté des sciences sociales Université Marc Bloch, Strasbourg

Le toucher 

Dans nos sociétés occidentales le corps dessine le contour du Moi, il incarne l’individu. Ses frontières de peau sont doublées d’une non moins prégnante frontière symbolique qui le distingue des autres et fonde une souveraineté personnelle que nul ne saurait franchir sans son assentiment (Le Breton, 1990, 1993).

Les enfants se touchent d’autant plus qu’ils sont plus jeunes, insouciants encore des ritualités corporelles, des préventions à l’encontre des autres. Mais peu à peu, au fur et à mesure que l’éducation opère, les contacts diminuent. Le fait de se toucher ou de se tenir tout proche de l’autre est bientôt remplacé par la parole, les échanges de regard, les gestes à distance et les mimiques. Dans nos sociétés les contacts corporels viennent surtout des membres de la famille ou des partenaires sexuels. Leur culmination chez l’adulte intervient au moment des relations amoureuses.

Des amis se touchent plus rarement, hormis la poignée de main ou la « bise », et moins encore avec d’autres interlocuteurs. Cependant, la plupart des relations sociales sont soudées par un contact, elles s’ouvrent et se ferment par une poignée de main ou un échange de baiser, une tape sur l’épaule ou une accolade. Ce rapprochement corporel prélude au souci de transparence de la rencontre. Le désir de se rapprocher et la peur d’être entraîné plus loin que prévu induit l’ambivalence du contact. Le cérémonial du salut « exprime à la fois l’approche et le retrait sur une gamme d’accentuations variées » (Strauss, 1989, 615).

Toucher l’autre c’est se tenir au bord de l’abîme qu’il ouvre par sa présence. Mais selon l’éducation reçue, et surtout de culture à culture, les modalités du contact corporel varient. Toute interaction met en œuvre une ritualité précise selon les sexes, les âges, les statuts sociaux, le degré de familiarité ou de parenté entre les individus1. Si la distance normative est franchie, l’échange perd sa neutralité : un geste qui s’attarde un peu trop, ou touche une partie du corps, ne serait-ce qu’une main ou un bras, là où ce n’est guère l’usage produit simultanément une connivence affective. Un toucher furtif apparu sans intention particulière contribue à rapprocher les individus. Une étude classique effectuée dans une bibliothèque américaine montre que des étudiants dont la main a été frôlée un instant alors qu’ils rendaient leur carte, donnent une évaluation plus positive sur le personnel que ceux qui n’ont pas été touchés. Même un contact accidentel a un impact émotionnel important. Une autre expérience met en scène une femme qui sollicite des personnes sortant d’une cabine téléphonique où elle a délibérément laissé une pièce de monnaie. Si elle touche son interlocuteur elle a infiniment plus de chance de récupérer son argent (Thayer, 1982)2.

Le sens tactile remplit une fonction anthropologique fondamentale de contenant, de restauration de soi en situation de souffrance ou de manque à être. Cet article suivra cette piste en rappelant que l’homme est au monde par son corps. Perdre le toucher des autres est parfois perdre le monde.

Toucher et se toucher : une caresse à risque ?

 « Si la douceur était un geste, elle serait caresse » (Dufourmantelle, 2013) (1).

Dans le monde de la petite enfance, la douceur s’invite de fait dans l’accompagnement du jeune enfant. « Que peut-on faire d’autre face à un petit enfant fragile ? » dit-on souvent. Le monde environnant de l’enfant se pare alors de couleurs pastel, de matières douces et pelucheuses, de formes rondes, de sol caoutchouteux sur lequel les chutes ne provoquent rien de grave ! Tout semble doux comme les premiers gestes maternels ou paternels lorsque l’enfant paraît. Alors, pourquoi parler de risque à propos de caresse ?

Le petit d’homme naît immature ; d’après cet auteur qui cite Montagu et Freud, cette immaturité met le bébé en totale dépendance de la personne qui prend soin de lui et en même temps lui procure une relation privilégiée. Ce petit enfant a donc besoin de contacts pour survivre et vivre, un contact physique avec la mère ou la personne qui s’occupe de lui dès sa naissance ; il prend contact avec le monde, son monde et celui de l’autre. Il me semble que la caresse devient alors une sorte de messager qui porte le jeune enfant dans sa vie, vers sa vie. Et comme les caresses sont le plus souvent de nature positive, « les messages reçus par la peau […] sont donc […] porteurs d’un contenu sécurisant et agréable, ils aident l’enfant à se structurer harmonieusement en tant que sujet, et à rechercher le contact avec l’autre » (ibid., p. 33).

Est-ce que j’accepte de me laisser toucher ?

Jean Razous, « Est-ce que j’accepte de me laisser toucher ?  », Actualités en analyse transactionnelle 2018/1 (n° 161), p. 90-91.

Louise. Il y a six mois. Elle est assise en pleurs en face de moi. Depuis plusieurs minutes, elle me dit que de toute façon elle n’y arrivera jamais et qu’elle ne voit pas ce qui pourra l’aider à « trouver sa place » dans le monde. Pas d’espoir. Et les souvenirs qui confirment sa croyance refont surface. Je l’écoute, je me laisse ressentir. Ce n’est pas facile pour moi. Je ne tente pas de la rassurer en lui prenant la main. Je ne dis rien, je ne fais rien, je ne saurais pas quoi dire ou faire. La séance n’est pas finie. J’ai besoin d’un peu de temps…

Le toucher……sens interdit ?

C’est Aristote qui le premier énumère les 5 sens –vue, odorat, goût, ouïe et le toucher. Chaque sens nous dit le monde, son monde, explorons ensemble celui par lequel tout a commencé.

1 -De ces 5 sens, seul le toucher implique l’entièreté du corps (par la peau, mais également en nous par le contact entre les différents fascias, organes..), les autres sont exclusivement localisés dans leur organe et cet organe se situe dans la tête. Par contre, notre sens du toucher s’exerce presque partout à un degré ou à un autre. De plus, il intervient dans une série d’autres paramètres comme la perception du chaud/froid- les sensations de démangeaisons/de chatouillis- les divers degrés de pressions- les notions de douleur/plaisir…..Il y a donc une variété importante de sensations de toucher, elles se combinent, elles varient d’intensité/de fréquence….bref : le toucher est partout.

2-Sans doute que chronologiquement et psychologiquement il est la mère des autres sens dans l’évolution de la sensation. Il est celui qui existe en premier chez l’embryon, il se développe dès la sixième semaine…et toute notre expérience fœtale est fortement tactile.

3-Le toucher, plus que tout autre mode d’acquisition de sensations définit notre sens de la réalité…Bertrand RUSSEL observe que non seulement notre géométrie, notre physique, mais toute notre conception de ce qui existe en dehors de nous, est basé sur le sens du toucher (cité par Montagu dans son livre sur le toucher). Pour s’en convaincre, il suffit de nous arrêter quelques instants sur les divers domaines faisant allusion au toucher dans notre langage :

-physique : palper, tâter, effleurer, attraper, vibrer…espace : contigu, tangent…nos maisons se touchent

-possession : recevoir, gagner… j’ai touché mon salaire

-affectif : émouvoir, atteindre…tes rires me touchent

-virtuel : prendre contact avec…touche –moi ce soir … et n’oublions pas …faire les choses avec tact (sens qui permet d’apprécier les stimulis qui s’exerce sur la peau), sens de la délicatesse (appréciation intuitive de ce qui convient). Ce qui va faire du toucher le sens privilégié de notre approche intuitive, première de la réalité.

4-par ce 4ème point …le toucher est un sens obligeant la réciprocité…nous entrons à petit pas dans la logique du titre de cet exposé.

Réciprocité: chaque fois que je touche quelque chose/quelqu’un, il y a une part de moi qui est touchée par cette chose/ce quelqu’un ! Ce qui fait que l’expérience tactile me dit plus au sujet de moi-même et des autres que tout autre type d’expériences…je ne peux être à distance dans l’expérience tactile …nous sommes directement confronté à la réduction d’espace avec la chose touchée, à l’espace intime de et avec l’autre…sens de l’intime ?

Mais cette dimension de réciprocité est à la dynamique, à la base de ma conscience corporelle et de la même, à la base de ma conscience d’existence. En effet, au début de sa vie, le nourrisson a une sensation extrêmement vague de sa surface corporelle, de la place qu’il occupe dans l’espace…et ce jusqu’au 1er toucher…car à ce moment, au contact, aussitôt 2 informations l’assaillent :

-une information au sujet de l’objet, apportée par le sens

-une information sur son propre corps apportée par l’interaction avec l’objet. C’est, comme ça, avec de multiples expériences que nous avons pu nous rendre compte : que nous sommes plus solide que l’eau, plus lourd qu’une plume, plus chaud que la glace, plus doux que l’acier…….

Pourrait-on aller jusqu’à dire que le rôle premier du toucher est d’établir de plus en plus intensément le sens de soi dans ses fonctions premières. Dans les premières semaines/mois, le bébé n’approche pas l’objet avec une idée de recherche /de manipulation mais réagit à cette pulsion proprio-tactile, à ce besoin de se stimuler et de découvrir, ainsi, expérience après expériences sa propre anatomie, sa propre structure spatiale et ce, exactement, comme il découvrira plus tard les autres objets/les autres personnes…sa propre différence. Nous ne pouvons donc jamais toucher juste une chose. Nous en touchons toujours 2 au même instant, l’objet/la personne et nous, et c’est cette interaction, ce jeu réciproque/simultané, entre 2 contiguïtés qui :

– d’une part va créer le sens interne du soi en tant qu’éprouvé, ce qui est différent d’une série de parties corporelles et d’objets externes plus ou moins distincts et construits.

-d’autre part ma surface corporelle n’est pas seulement l’interface entre mon corps et le monde, mais est aussi l’interface entre mes processus de pensées, ma dynamique interne et mon existence extérieure, physique. Cette dialectique (intérieur extérieur) est prépondérante dans tous nos schémas relationnels et ce tout au long de notre vie.

Ce processus toucher/être touché nous met en situation d’ouverture au monde et toujours dans une expérience de contact dans laquelle s’échange l’expérience de l’autre, on pourrait parler d’interaction éprouvée….un interdit.

5- Si l’on recadre ceci dans le contexte de la fonction parentale, il apparaît que la stimulation tactile, le contact physique avec l’environnement est une nourriture aussi vitale que les protéines. Le contact de la main, le contact peau à peau, l’expérience tactile de l’objet, les sentiments issus de ces rencontres, tout cela est capital dans la petite enfance car c’est le substrat , le support, la nourriture du processus de maturation et associé au mouvement .le principe auto-organisateur des différents paramètres du développement(physique, psychique, émotionnel, cognitif..) …le besoin nourricier parental va rencontrer la pulsion proprio tactile du bébé.

Donc, en tant que parents, nous sommes à tout instant confronté à cette interaction éprouvée ne fut ce que dans les différents holdings (nourricier-moteur-relationnel-ludique…) parsemant notre rencontre avec le bébé et qui vont l’aider à passer d’Âme à peau commune, indifférenciée à Âme à peau différenciée, personnelle. (j’ai lu cette phrase quelque part, je l’ai retenue, malheureusement pas le nom de son auteur, qu’il en soit remercié ici )

L’importance d’étendre les zones de massage

Thomas Rulleau (Doctorant) (Kinésithérapeute, ostéopathe),

Lucette Toussaint (Professeur des universités)

 

Introduction

Le massage consiste à mobiliser les tissus mous dans le but d’apporter des améliorations en matière de santé [1]. Cette technique active les structures corticales impliquées dans le niveau d’éveil du patient [2]. Peu de données existent sur l’activation possible du système sensorimoteur à la suite d’un massage [3,4], malgré un modèle d’action reposant sur l’activation périphérique de récepteurs proprioceptifs [1]. L’objectif de ce travail est de déterminer l’importance d’étendre les zones de massage sur l’activation des processus sensorimoteurs, évalués au moyen d’une tache de rotation mentale (RM) de stimuli corporels [5]. Les effets du massage sont examinés immédiatement après la séance, puis 24 h plus tard pour en déterminer la persistance.

Appréhender le toucher : vers une éthique du soin ? Analyse des représentations par profession sur un territoire de santé

S. Lecomte, R. Juvin, V. Vion-Genovese

 

Résumé

Introduction.

Le toucher dans le soin est incontournable. L’interprétation qui peut en être faite porte à s’interroger sur ce que les soignants ont mis en place comme réflexion ou stratégie pour l’appréhender dans leur pratique quotidienne. Notre enquête, sur un territoire de santé, cherchait à préciser ce qui pousse les professionnels de santé à toucher les patients et en quoi l’interprétation qu’ils en font du ressenti du patient impacte sur leur posture.

Méthodologie.

Des questionnaires et entretiens semi-dirigés ont été réalisés auprès de quatorze professionnels de santé, libéraux et salariés. Ce groupe était pluri-professionnel. Les verbatim ont été analysés et classés selon les thématiques, analysés séparément puis profession par profession.

Résultats.

Les professionnels de santé ont exprimé leurs interrogations et fait part de leurs expériences et stratégies mises en œuvre lors des soins. Que ce soit à visée diagnostique, thérapeutique ou de confort, le toucher ne laisse personne indifférent. De ce matériau, nous proposons une chronologie visant à aider les soignants dans le repérage de l’impact que le toucher peut avoir auprès de leurs patients.

Conclusion.

Bien que réalisé sur un petit échantillon, ce travail a mis en lumière le manque de formation initiale sur l’impact du toucher au cœur du soin, la nécessité de reconnaître l’expérience concrète pluri-professionnelle et d’avoir une réflexion éthique commune sur le toucher. Il ne doit pas y avoir d’opposition entre la science et le toucher affectif, l’un et l’autre se complétant pour servir l’humanité.

Prendre le soin de toucher

B. Andrieu

B. Andrieu, 2007, Le soin de toucher. Histoire de la médecine tactile, Paris, Belles Lettres. Préface de David le Breton. B. Andrieu, 2004. Être touché. Essai sur l’haptophobie contemporaine, Maxéville, éd. La maison Close, 2e éd., 2006.

Épistémologie du corps et des pratiques corporelles, Université Henri Poincaré, Nancy 1, Faculté du sport, UFR STAPS, 30, rue du Jardin Botanique, CS 30156, 54603 Villers-lès-Nancy Cedex.

ACCORPS et LHPS, UMR 7117 et GDR 2322 CNR.

 

Résumé

Prenons-nous le soin de toucher ? Dans une société haptophobique, la formation au toucher serait à réserver aux professions de santé. Pourtant les leçons que nous pouvons tirer de toute expérience tactile sont produites aujourd’hui dans le commerce des médecines alternatives : les modèles thérapeutiques se multiplient selon une compréhension holistique des relations corps-esprit-santé. Mais comment le toucher peut-il être une pratique corporelle de santé ?

 

Le contexte

En avril 2005, la FNAC dresse l’inventaire des 64 « livres qui vous font du bien… pour vous permettre d’être bien dans votre peau, faire du sport et nouer le dialogue avec les autres. Tout cela, en vous faisant plaisir » [1]. Moins noble pour certains, le soin corporel est pourtant le moyen privilégié par le sujet contemporain de s’incarner en ressentant sa peau, son énergie, ses formes et sa matière. L’écologie biologique devient une valeur et un mode de vie pour mieux être. Se sentir est un mode de réappropriation du soi corporel dans un environnement sans révolution susceptible d’apporter définitivement le bonheur. Les assureurs philosophent [2] désormais sur l’avènement du corps par la transformation du corps en capital qui améliore la longévité et la qualité de vie !

Le phénomène corporéiste n’est pourtant pas nouveau ; il réactualise, avec le succès du magazine Psychologie, la psychologie humaniste [3], celle-ci important les techniques et thérapies élaborées dans les années 50 aux États-Unis, elles-mêmes bénéficiant de l’exil américain des fondateurs allemands et autrichiens. Ce circuit d’importation –exportation passe par la traduction des livres du bien être dans des collections spécialisées.

Prendre soin de soi, c’est découvrir un soi en soi-même, dans la chair de son corps sans que l’existence quotidienne, constituée de routines et d’habitudes, n’ait pu le révéler de manière sensorielle. Le toucher peut faire croire, comme l’affirment ces thérapies corporelles, qu’un

archi-soi préexiste, un soi archaïque qui résiderait dans la chair et qu’il suffirait de retrouver pour mieux être « quelque chose d’aimable, de naturel, de vivant, de sensuel qui nous ramène au cœur du corps, dans une écoute et un dialogue » [4] affirme la philosophe Paule Salomon, qui développe un art d’être sur la sagesse du corps vivant.

Être soi-même son propre médecin passerait par le contrôle de l’alimentation végétarienne et l’automassage. L’intelligence du corps [5] aurait un pouvoir de guérison en équilibrant le mouvement et la posture, en travaillant avec l’énergie du corps et en pratiquant des techniques issues de la nature.

La tentation du corps médecin [6], face au stress et à son action sur l’immunité du soi, est de réveiller les mécanismes d’une auto-guérison. La physiologie du stress par l’interrelation des systèmes, et notamment celui du système immunitaire, a un rôle sur les facteurs de dérégulation, comme l’alcool, les traumatismes psychiques produisant les maladies infectieuses jusqu’à l’hypertension artérielle, en passant par le diabète, les maladies dépressives, les maladies dermatologiques [7, 8]. L’approche ostéopathique s’appuie elle aussi sur cette hypothèse d’une mémoire du corps [9] car notre corps détiendrait tout notre patrimoine héréditaire et imprimerait tout notre vécu.

Cependant le capitalisme trouve aussi dans le soin corporel un nouveau marché liant pharmacie, cosmétique, hydrothérapie, tourisme… la plus-value se trouvant dans la régulation des corps usinés par la logique de la performance.

En prenant soin de soi-même, le nouvel opium du toucher cantonne chacun et chacune dans son spa, sa salle de bains, sa salle de gymnastique… hors du champ social de la revendication socio-politique traditionnelle. La lutte des glaces a désormais remplacé la lutte des classes.

Étude de l’ouvrage intitulé « Du massage : Son historique, ses manipulations, ses effets physiologiques et thérapeutiques », du Dr Jean Dominique Joachim Estradère

 

Jean-Michel Lardry

L’ouvrage

Il s’agit d’une thèse de médecine soutenue en 1863 (thèse no 21, tome 3, 1863-01-28) à la faculté de médecine de Paris par Jean Dominique Joachim Estradère. La première édition qui date de 1863 [1] est actuellement très difficile à trouver mis à part, bien entendu, dans certaines bibliothèques universitaires et à la BNF (Bibliothèque Nationale de France) [2]. Une deuxième édition paraît en 1884 (Fig. 1) [3]. À notre connaissance, il s’agit du seul ouvrage écrit par le Dr Estradère.

L’auteur

Jean Dominique Joachim Estradère (1833– 1919) soutient sa thèse dans le service du Pr Henry Bouvier (1799–1879), chef de service à l’hôpital des Enfants Malades et fondateur de l’orthopédie médicale. Estradère devient ensuite médecin consultant à l’établissement thermal de Bagnères de Luchon (établissement où l’on pratique le massage et l’hydrothérapie depuis 1850) puis rejoint l’hôpital des Enfants Malades à Paris [4]. Il était membre de la Société de thérapeutique et de la Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux [4].

Intérêt de l’ouvrage

Ce travail mérite l’attention des professionnels masseurs-kinésithérapeutes car il s’agit là du premier livre paru dans la littérature française et étrangère portant sur un ensemble de manœuvres regroupées dorénavant sous le terme de « Massage » [4,5]. Autrement dit, c’est le premier livre paru portant dans son titre le mot « Massage ». Avant 1863, les auteurs d’ouvrages médicaux, même pour des thèses de médecine [6–10], utilisaient surtout le mot « Friction » pour désigner une manœuvre ou une technique de massage. La réédition en 1884 de cet ouvrage constitue une confirmation de l’ancrage du massage dans la pratique médicale et d’une tentative de systématisation de la pratique. Nanti d’une expérience de terrain, l’auteur se place en qualité de référent, d’arbitre, et de rassembleur d’idée dont l’action est de vulgariser cet agent thérapeutique pour être utile « aux confrères et à l’humanité » [4]. Il faut dire qu’à cette époque, pour le corps médical, le massage est vu comme une pratique brutale, et violente, exercée par des incompétents non médecins. Il fallait donc essayer de convaincre le monde médical de l’intérêt du massage. L’auteur, lui-même, précise aussi que cet ouvrage est le premier du genre associant à la fois la technique du massage, son historique et ses effets.

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